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Carnet de voyage: Leïla Beaudoin, Chapitre 9 — Ce qu’on ne voit jamais

Samuel Décarie-Drolet - Punchcast

Il y a ce moment précis, presque imperceptible où tu réalises que tout ce que tu as porté pendant des mois: la pression, les doutes, les espoirs, les sacrifices, n’est plus une projection…

C’est maintenant.

19 décembre — Comme dirait mon ami: Une belle journée pour se battre!

6 h 45.

Leïla est déjà debout. Elle texte JF : « Je suis réveillée. »
Il lui répond qu’il se prépare et qu’il arrive.
En réalité, il commande les gaufres sans gluten dont elle parle depuis des semaines. Une obsession presque enfantine dans un monde de discipline extrême.

La commande arrive trop tard. Elle a déjà mangé.
Mais il lui apporte quand même.
« La moitié maintenant. L’autre pour le dîner. »
Elle sourit. Elle est heureuse.
Ces micro-moments-là n’apparaîtront jamais sur une carte de combat.
Pourtant, ils font partie de la victoire… ou de la défaite.

7 h 30.

Je pars courir avec Mathieu Casavant. Les autres ont abandonné.
C’est correct.
Courir, respirer, regarder le paysage défiler. Et surtout parler avec quelqu’un qui comprend ce que ça coûte réellement. Pas seulement physiquement. Mentalement. Émotionnellement.
Ce sont des conversations qu’on ne peut avoir qu’entre gens du milieu.

8 h 15.

J’ai une entrevue à Salut Bonjour.
Je parle du combat, oui. Mais surtout du chemin. Je remercie EOTTM qui offre tellement d’opportunités. Je dis ma fierté. Je le pense profondément.
Pendant ce temps, Leïla est avec Dre Gougoux.
Gougoux est calme. Précise. Exceptionnelle.
Elle ajuste les derniers détails d’un corps qui doit être prêt à encaisser l’inacceptable.

9 h 00.

La plage.
Leïla et Roz s’y rejoignent. Respiration. Visualisation. Affirmations.
Elles font face à la mer, c’est beau à voir.
Je les observe de loin. Leur complicité est silencieuse, fluide. Une connexion forgée dans le respect et la confiance.
Je reste à l’écart.
Je veux être invisible.
Je ne veux pas briser ce moment.
Je ne veux pas exister dans leur bulle.

9 h 40.

Activation près de la piscine.
Quinze minutes pour éveiller le corps, aiguiser l’esprit, synchroniser le système nerveux.
Je la sens, concentrée comme jamais.
Pas fébrile. Pas tendue.
Prête.

Car l’adversaire n’est pas une inconnue.

Alycia “The Bomb” Baumgardner.
Championne incontestée. Produit phare de MVP. Successeure désignée d’Amanda Serrano.
Puissance rare. Explosivité brutale. Vitesse de mains. Intelligence tactique. Elle est bien encadré. Je connais son entraîneur depuis longtemps. Ils forment une belle paire.
Une boxeuse qui ne frappe pas seulement fort — elle frappe juste. C’est elle que Leïla affronte dans sa tête depuis des mois.

Nous savions exactement ce que cela représentait.

10 h 00.

Collation.
Retour à ma chambre pour l’enregistrement du PunchCast avec Antonin. Mathieu Casavant est avec nous. Manager de Cherneka “Sugar Neekz” Johnson. On parle de son rôle, de la carte, de Netflix.
Tout est connecté.

Midi.

Leïla mange encore.
Le “recarb”. Le carburant de la guerre.

13 h 00.

Préparation du sac. Fiche aide-mémoire en main pour ne rien oublier. Rien laisser au hasard.

14 h 00.

Encore une collation.

14 h 30.

Sieste. Visualisation. Silence.

17 h 30.

Souper. Nous sommes qu’elle et moi.
J’avais besoin de ce temps seul avec elle.
On revoit le plan.
Installer le Jab. Déplacements vers la droite et terminer avec la gauche pour éliminer la droite dévastatrice d’Alycia. Controler la distance ou mettre de la pression, mais éviter la mi-distance. Feintes. Mouvement de tête. Tempo progressif, prudence lors des premiers rounds et terminer en force le combat.
Elle sait.
Elle se l’est répété trop souvent pour l’oublier.

Photo: MVP – Dre Gougoux, Jade Masson-Wong, Leïla Beaudoin et Samuel Décarie-Drolet

18 h 40.

Toute l’équipe se rejoint.
On part ensemble.

Plus que quelques heures…

19 h 10.

Kaseya Center.
L’amphithéâtre est grand, c’est la où joue le Heat de Miami.
À peine sortis du véhicule, les flashs explosent. Les caméras crépitent de toutes parts.
On se plonge dans les immenses corridors de béton. On avance, comme une armée en mission.
Le vestiaire est bondé de monde. Il y a l’équipe de Camilla Panatta et celle de Amanda Galle. C’est bruyant au départ. Trop de monde. Trop d’énergie dispersée. Leila le ressens et m’en fait part. Je lui rappelle qu’elle a déjà boxé dans des endroits pires que cela, qu’elle a déjà vécu des échauffements dans des salles où il devait y avoir 50 personnes… Elle acquiesce et se recentre.
Puis, lentement, le vestiaire se vide.

Une heure avant le combat, il ne reste que nous.

19 h 40.

Leïla relit ses affirmations.
Elle les ancre.
Elle ne les lit plus.
Elle les devient.

20 h 00.

L’arbitre Alicia Collins arrive avec les représentants de la WBO, WBA et IBF.
Instructions. Règles. Rituels.

Photo: MVP – Leïla Beaudoin

20 h 15.

Je bande ses mains.
Chaque tour de bande est un geste répété mille fois, mais jamais banal. Je suis perfectionniste.

20 h 45.

Échauffement.
Corde. Mobilité. Shadow

21 h 05.

Leila enfile sa tenue de boxe, puis les gants.

Photo: MVP – Leïla Beaudoin et Samuel Décarie-Drolet

21 h 10.

Le dernier droit, nous commençons le travaille de mitaines.
Ses coups sont secs. Puissants. Précis.
Elle est prête.
Dans sa zone.

La montée vers le ring

Malgré une victoire par arrêt de l’arbitre au combat avant le nôtre, il y a un léger retard.

Photo: MVP – Leïla Beaudoin

21 h 35.

On nous escorte dans les corridors.
L’ambiance est électrique. La foule gronde derrière les murs.
Leïla se répète ses affirmations.
Elle absorbe l’énergie.
Puis elle marche.

Vers le ring.
Vers l’instant qu’elle a choisi.

Moi, je suis calme.
On a fait le travail.
C’est le combat qu’elle voulait.

36 minutes de boxe

Le premier round est bon.
Leïla impose le rythme. Jab. Activité.
Alycia place une combinaison. Round serré.

Au deuxième, la droite arrive. Solide.
Leïla est ébranlée.
Elle le masque parfaitement.
Mais je le vois.
Cela la rendra un peu hésitante pour le round suivant.

Le quatrième est encourageant.
Les cinquième et sixième sont compétitifs, mais nous sommes en retard dans le combat.

Photo: MVP – Leïla Beaudoin et Alycia Baumgardner

À la fin du septième, elle s’ouvre en contre. Un peut trop large et hors d’équilibre, elle se fait toucher par une solide droite.
Elle tombe.
Se relève aussitôt prend le compte et la cloche sonne.

Je la regarde attentivement. Je calcule.
Je demande à Jessy de lui faire une douche froide pour la ressaisir.
Je donne mes instructions à Leila. Je lui dit que Alycia va partir fort pour tenter de finir le travail. Qu’elle devra se déplacer et être intelligente la première minute du round.
Je pense à l’arrêt, mais je ne lui dit pas.
Protéger l’athlète contre son propre courage fait partie de ma tâche.

Elle récupère.
Mais on ne gagne pas les rounds.
Il faut accélérer.

Le neuvième est meilleur.
Les dix, onze et douze montrent son cœur.
Sa volonté.
Son refus d’abandonner.

L’après immédiat

J’ai horreur de la défaite.
Je connais chaque sacrifice qu’elle a fait.
Je voulais la voir les mains levées à la fin du combat.
Je voulais la voir gagner.

Non pas par égoïsme. Mais bien parce que je lui souhaitais.

Je suis déçu.

Mais la vérité c’est aussi qu’après les premiers rounds, peu croyait que le combat se rendrait au bout.
Elle l’a fait. Elle s’est ajustée.
Et elle a terminé forte.
Une petite fille du Témiscouata s’est rendu à Miami, sur Netflix devant des millions de téléspectateurs.

Il y aura toujours des gens pour critiquer, mais vous savez ce que l’on-dit: On va toujours trop loin pour les gens qui vont nulle part.

Dans le vestiaire, son visage est marqué.
Glace au visage, elle me regarde et me dit :
— Sam, on aurait dit qu’elle avait des briques dans ses mains. J’ai jamais été frappé aussi fort.

Assis sur ma chaise, je regardais Dre Gougoux échanger avec Leïla. Un peu plus loin, Jade et JF discutaient à voix basse. Anthony et Antonin étaient aussi là, en pleine conversation avec JS et le père de Leïla, qui avait fait le voyage pour voir sa fille performer. Jessy, de son côté, terminait de ramasser son équipement.

Je crois que je vous l’ai dit: je déteste la défaite. Dans la vie de tous les jours, je suis bon joueur, mais mon travail, c’est de gagner.

En observant les êtres humains qui m’entouraient, c’est surtout de la fierté que j’ai ressentie. L’équipe avait été parfaite toute la semaine : ricaneuse quand il fallait détendre l’atmosphère, sérieuse et concentrée quand le moment l’exigeait, avec un seul objectif en tête: aider Leïla à atteindre ses rêves.

J’ai esquissé un sourire et je me suis dit que la prochaine fois serait la bonne.

On a beaucoup appris. On apprend toujours.

Certains combats sont des leçons.

Photo: MVP – Alycia Baumgardner et Leïla Beaudoin

20 décembre — Retour à Montréal

Le retour est brutal.
La veille, les lumières.
Le lendemain, le silence.

Je regarde par le hublot.
Ce carnet se ferme ici.

Mais l’histoire, elle, continue.

La boxe ne promet rien.
Elle exige tout.

Et parfois, même dans la défaite,
on gagne quelque chose de plus grand.

Leïla, je suis fier de toi.