Ce matin, 11 février 2026, Caroline Veyre s’est réveillée championne du monde.
Ce n’était plus un rêve accroché au mur d’un gym. Ce n’était plus une projection lointaine. C’était réel. Vingt ans de boxe. Plus d’une centaine de combats. Des milliers de rounds d’entraînement. Des matins où le corps refusait de suivre. Des soirs où le doute s’installait en silence. Des blessures, des remises en question, des sacrifices invisibles pour le grand public.
Mais jamais l’abandon.
Hier soir, à Grand Rapids, au Michigan, Caroline livrait le combat le plus important de sa carrière. Un championnat du monde. Dans ce métier, ces occasions ne passent pas deux fois. Quand la porte s’entrouvre, il faut la défoncer.
Elle s’était préparée comme une femme qui sait que sa vie peut basculer en 30 minutes.

Photo: Caroline Veyre / IG – De gauche à droite: Katia Banel, Hugo Lettre, Dmitry Salita, Jean Pascal, Caroline Veyre, Mark Taffet, Samuel Décarie-Drolet et Shawn Collinson
Les chances… et les malchances
Oui, il faut du talent pour se rendre là. Mais il faut aussi survivre à tout ce que les gens ne voient pas.
Obtenir le combat n’a pas été simple. Le clan Persoon exigeait toujours plus. Les négociations contractuelles ont traîné. Puis un changement de date, conséquence de problèmes administratifs à la commission du Michigan. En boxe professionnelle, le combat commence bien avant la cloche.
Et comme si ce n’était pas suffisant, à moins de dix jours de l’échéance, Caroline se blesse au dos.
Dans ces moments-là, une carrière peut basculer.
Hugo Lettre, physiothérapeute et propriétaire d’Évolution Physio à Mascouche, a accepté de nous accompagner. Il a littéralement tenu Caroline debout. Traitements quotidiens. Ajustements. Gestion de la douleur. Sans lui, il n’y aurait peut-être même pas eu de combat. Derrière chaque champion, il y a une équipe de l’ombre. Hier, Hugo en faisait partie
L’adversaire : la Bernard Hopkins de la boxe féminine
Delfine Persoon, c’est une institution.
Presque 60 combats professionnels. Une carrière bâtie à coups de guerres livrées aux meilleures. Comme Bernard Hopkins chez les hommes, Persoon défie le temps. Elle vieillit, mais elle ne ralentit pas. Elle ne choisit pas ses adversaires. Elle ne recule devant personne.
Son style est tout sauf académique. Peu orthodoxe. Rugueux. Pressant. Elle a déjà été disqualifiée face à Ikram Kerwat dans un combat chaotique — preuve que quand elle entre dans la mêlée, elle vit sur la ligne rouge.
Persoon met une pression constante. Elle lance en rafales. Elle casse le rythme. Elle rend les combats laids. Et elle a l’énergie pour boxer cent rounds.
Affronter Delfine Persoon, ce n’est pas seulement boxer. C’est survivre à un ouragan.

Photo: DAZN – Delfine Persoon
Le plan… et la réalité
Sur papier, nous savions que Caroline était plus rapide. Plus mobile. Plus technique. Le plan était clair : utiliser les angles, contrôler la distance, exploiter les ouvertures dans les attaques larges de Persoon.
Mais la boxe n’est jamais un sport de laboratoire.
Quand la cloche a sonné, plusieurs éléments du plan se sont envolés.
Caroline dominait techniquement par séquences. Les coups nets venaient d’elle. Mais la ruse et la pression constante de Persoon brouillaient les cartes. À courte distance, le combat devenait sale, confus.
La solution instinctive de Caroline pour neutraliser les charges fut d’accrocher.
Du coin, on répétait : “Pas d’accrochage.”
Mais entre le dire et le faire, il y a un monde. Quand l’adrénaline monte, quand la fatigue s’installe, quand une vétérane vous pousse à la faute, le corps prend parfois des décisions avant la tête.
Même Persoon, pourtant si expérimentée, a perdu son sang-froid par moments. Preuve que le combat était tendu. Rugueux. Émotif.
Était-ce un grand combat ?
Est-ce que c’était le combat du siècle ? Non.
Était-ce un combat propre ? Non plus.
Était-ce techniquement ce qu’on avait imaginé ? Pas du tout.
Mais c’était un vrai combat de championnat du monde.
Un combat où deux femmes ont imposé leur volonté. Un combat où l’esthétique a cédé la place à l’orgueil. Un combat où il fallait trouver une façon de gagner, même quand tout ne se déroule pas comme prévu.
Sur ma carte (et je ne suis pas juge certifié), j’avais Caroline gagnante 7-3 ou 6-4. Les coups les plus nets venaient d’elle. Le travail le plus précis aussi. Persoon avançait, oui. Mais avancer ne veut pas toujours dire gagner.
Ce que ce combat nous apprend
Caroline a appris hier soir.
Elle a appris que la pression d’un championnat du monde ne ressemble à rien d’autre.
Elle a appris qu’un plan parfait peut s’effondrer en dix secondes.
Elle a appris que gagner peut parfois être imparfait.
Moi aussi, j’ai appris.
Dans ce métier, on apprend toujours. Mais certains combats vous révèlent à vous-même. Ils exposent vos limites. Vos réflexes. Votre capacité d’adaptation. Ils vous obligent à grandir.
Ce matin, Caroline s’est réveillée championne du monde.
Et moi, je repensais à la première journée où elle s’est présentée au gym. Je lui avais dit que je n’avais pas le temps de l’entraîner. Que ce serait mieux pour elle de se trouver un autre coach.
Heureusement, elle est restée.
Parce que les champions ne sont pas toujours ceux qu’on identifie au premier regard. Parfois, ce sont simplement ceux qui refusent d’abandonner.
Et hier soir, à Grand Rapids, Caroline Veyre a prouvé qu’elle était de cette trempe-là.