Chaque combat a sa préface. On le croit souvent né au premier jab, mais tout commence bien plus tôt : dans les appels qui bousculent la routine, les plans qui basculent, les décisions prises à huis clos. Ce que je veux vous raconter aujourd’hui, c’est cette partie invisible, celle où tout se joue avant même qu’on enfile les gants.
Lors du combat opposant Mbilli à Martinez, j’avais tenté ce format de carnet de voyage pour parler de l’humain derrière l’athlète. Cette fois, c’est Leïla Beaudoin qui m’amène à recommencer. Et son aventure à elle n’a rien d’un scénario linéaire.
Le contexte : une rivalité qui dormait mal
Pour comprendre ce qui suit, il faut connaître le terreau. Leïla a étudié en soins infirmiers et rêve un jour de fonder une famille. Elle sait que le temps compte et rêve des défis authentiques, de combats qui changent une carrière.
Au sommet de cette liste de pugilistes pouvant changer une carrière se trouvait un nom : Alycia Baumgardner.
Une championne, une championne incontestée, oui, oui. Mais aussi une adversaire avec qui un froid s’était installé. Lorsque Baumgardner a été testée positive en 2023, Leïla s’était exprimée clairement. Forte de ses convictions et de sa formation, Leïla milite pour un sport propre. Résultat : blocage sur les réseaux, silence, tension.
Le décor était planté.

Photo: FB – Leila Beaudoin vs Alycia Baumgardner
L’appel qui déplace une vie
Un jour, Marc Ramsay m’appelle.
Il veut discuter « d’un certain combat ». Je le sais. Il le sait. On tourne autour, mais tout le monde comprend : c’est LE combat.
Marc me demande de garder le silence. Lourde tâche! Ne pas dire ce que je sais à Leila est une véritable torture… mais je me retiens.
Quelques jours plus tard, le contrat avec MVP est ficelé.
On fait un appelle conférence avec Leïla.
Marc lui annonce la nouvelle.
Je joue les innocents.
Et la phrase tombe : “Leila, tu vas affronter Alycia Baumgardner en sous-carte du combat Jake Paul vs Gervonta Davis. En demi-finale. Devant des millions de spectateurs sur Netflix.”
Le genre de nouvelle qui a fait vibrer la maison en entier.

Photo: Vincent Ethier – Leila Beaudoin
Puis, le chaos.
Très vite, les complications judiciaires qui entourent Gervonta Davis forcent MVP et Jake Paul à revoir toute la structure de l’événement. Les dates bougent, les annonces se font et se défont… jusqu’à cette bombe improbable :
Jake Paul affrontera Anthony Joshua.
Un choc qui redessine entièrement la carte.
Le combat de Leïla est repoussé au 19 décembre.
Même lieu, autre dynamique. Tout le cycle de préparation est à recalculer. Ça c’est mon chaos à moi…
Recalibrer l’impossible
Nous venions tout juste de terminer un bloc d’entraînement colossal : douze rounds de sparring intenses, un vrai passage à travers le feu. Le corps était prêt, l’esprit aussi. Et soudain, il fallait prolonger cette montée sans la briser.
Un changement de date bouleverse tout : le rythme interne, la charge physique, le sommeil, la nutrition, la motivation. Avec Karim El Hlimi (préparateur physique) et Jean-François Gaudreau (conseillé en nutrition), on décide d’offrir à Leïla quelques jours pour souffler. Une pause courte, mais essentielle.
À son retour, on affine. On ajuste. On pousse un peu plus loin. Leïla n’a jamais été une mise à jour. Je ne crois pas aux versions 2.0. Elle est une accumulation. Une construction patiente. Une goûte de sueur à la fois.

Photo: Vincent Ethier – Leila Beaudoin vs Elhem Mekhaled
La vérité que seuls les gyms connaissent
Et puis il y a ce que personne ne voit.
Dans chaque camp d’entraînement, il existe un moment où le silence parle plus fort que les coups.
Ce n’est pas un highlight ni un knockdown.
C’est un souffle court.
Un regard qui s’accroche.
Une main qui tremble légèrement en refermant un bandage.
C’est là que se paie le vrai prix d’un combat.
Ce sont des instants qui ne seront jamais filmés, mais qui sculptent les victoires. Et pour Leïla, ce chemin-là a été plus rude que jamais.
Le vrai prix du chemin
Depuis mai, elle s’entraîne à temps plein. Avant cela, elle combinait études en soins infirmiers et entraînement quotidien. Une double charge mentale et physique qui aurait éreinté bien des athlètes. Lorsqu’elle a enfin pu consacrer toutes ses journées à la boxe, sa progression s’est accélérée : plus nette, plus disciplinée, plus limpide.
Ce qui l’amène ici, ce ne sont pas des slogans. C’est tout ce qu’elle refuse, tout ce qu’elle accepte, tout ce qu’elle répète. C’est les soirées qu’elle laisse de côté. Les matins où elle arrive fatiguée mais déterminée. Les détails techniques qu’elle recommence jusqu’à en perdre la notion du temps.

Photo: Leila Beaudoin et Samuel Décarie-Drolet
Un camp hors normes
Le camp pour Baumgardner a été l’un des plus longs et des plus exigeants de sa carrière.
Du 1er septembre au 19 décembre, c’est :
• 110 jours de camp total
• 90 jours d’entraînement réels
• 50 séances techniques
• 25 mises de gants
• 45 séances de conditionnement
• 150 rounds de sparring
Des chiffres qui ne racontent ni les doutes ni les matins difficiles.
Ils ne montrent pas les moments où elle reste seule dans le gym pour reprendre un détail.
Ils ne disent rien des sacrifices silencieux, de l’usure invisible, du prix réel de l’ambition.
Ce que j’ai vu
Je la vois presque chaque jour. Et ce qui me frappe, ce n’est pas tant le talent, car à un certain stade, tout le monde a du talent. Moi ce qui m’impressionne : c’est la constance, la capacité à revenir le lendemain avec la même intensité, la même volonté.
Elle a encaissé une défaite et l’a vengée.
Elle a surmonté les désistements d’adversaires, les imprévus, les obstacles privés et sportifs.
Elle a terminé ses études tout en gardant une discipline professionnelle.
Elle sort tout juste de la performance la plus marquante de sa carrière en stoppant Elhem Mekhaled.
Rien de ce qui lui arrive n’est un cadeau.
Elle l’a mérité.
À la sueur, à la volonté, à l’acharnement.
Et ce n’est que le début
Ce carnet n’est pas une conclusion.
Ce n’est même pas la pente finale.
Ce n’est qu’un fragment du prix payé pour avoir le droit de saisir une chance unique.
Le combat approche.
Miami nous attend.
Et chaque jour, je vois la même certitude tranquille chez elle :
elle ne laissera pas cette opportunité lui filer entre les doigts.
La suite arrive bientôt.
Restez proches. On n’a encore rien vu.