La boxe canadienne vient de perdre bien plus qu’un officiel. Avec le décès de Guy Jutras, survenu le 3 avril 2026 à l’âge de 95 ans, c’est une époque entière qui s’éteint, celle où le respect se gagnait dans le ring, mais se construisait surtout en dehors.
Car Jutras n’était pas seulement un arbitre ou un juge…. Il était en fait un architecte.
Un standard d’excellence avant tout
Avant d’être reconnu mondialement, Jutras a lui-même goûté au combat. Une courte carrière professionnelle (5 victoires, aucune défaite) brutalement interrompue par une opération majeure (l’ablation d’un rein) l’a forcé à quitter les cordes.
Mais il n’a jamais quitté la boxe… Il l’a redéfinie.
Entre 1969 et 1997, il arbitre près de 200 combats. Il juge ensuite pendant plus de 30 ans, jusqu’en 2011. Il officie dans des affrontements impliquant des légendes comme Marvin Hagler, Roberto Durán, Pernell Whitaker et Manny Pacquiao.

Photo: Facebook – Guy Jutras
En 2019, il est intronisé au International Boxing Hall of Fame. Une première pour un officiel québécois. Mais force est d’admettre que son véritable impact dépasse les chiffres.
L’instinct d’un arbitre… et le courage d’assumer
Le 7 mai 1980, au Centre Paul-Sauvé, il prend une décision qui définit toute une carrière.
Lors du combat entre Gaëtan Hart et Ralph Racine, Racine encaisse une série de coups violents au 12e round. Il est en avance sur les cartes. Le combat est à lui. Mais Jutras voit ce que personne d’autre ne voit… Un regard vide. Une seconde de trop. Il prend la décision d’arrêter le combat sous les hués de la foule.
Quelques minutes plus tard, Racine s’effondre et tombe dans le coma.
Ce soir-là, Guy Jutras n’a pas seulement arbitré, il a sauvé une vie.

Photo: Stacey Verbeek – Guy Jutras
Le respect même au cœur de la controverse
En 1983, lors du mythique affrontement entre Marvin Hagler et Roberto Durán à Las Vegas, sa présence est contestée par les deux camps.
On doute de lui. On le remet en question.
Résultat : il est déplacé du rôle d’arbitre à celui de juge.
Dans un combat extrêmement serré, il remet une carte de 144-142 pour Hagler, une décision qui contribue à valider un verdict qui aurait pu sombrer dans la polémique.
Même sous pression, Jutras restait fidèle à une seule chose : la justesse.
Le mentor invisible derrière une génération
L’héritage de Guy Jutras ne se mesure pas seulement en combats arbitrés.
Il se aussi mesure en hommes qu’il a façonnés.
Des officiels comme feu Marlon B. Wright et Mike Griffin ont appris à ses côtés, loin des projecteurs, dans les gymnases.
Jutras les amenait observer, puis arbitrer des séances de sparring. Il les corrigeait en direct. Positionnement. Timing. Autorité. Calme.

Photo: X.com – Guy Jutras
Avec Mike Griffin, il a même dû insister puisque ce dernier ne semblait pas trop intéressé:
« Personne n’arrive pour me remplacer. Je pense que tu serais bon. »
C’était une manière bien à lui de bâtir l’avenir et on connaît aujourd’hui la carrière que connaît Mike Griffin.
Guy Jutras le diplomate
Au-delà du ring, Jutras était une figure d’influence majeure.
Pendant près de 30 ans, il siège au comité exécutif de la World Boxing Association. Il développe des relations, ouvre des portes, crédibilise le Québec aux yeux du monde.
Son influence dépasse les affiliations.
Respecté par la WBA, mais aussi par le World Boxing Council et l’International Boxing Federation, il agit comme pont entre les organisations.
Dans un sport souvent fragmenté, il était un point d’équilibre.
L’homme derrière la légende
Malgré 75 combats de championnat du monde, malgré une carrière internationale exceptionnelle, Guy Jutras est resté fidèle à une qualité rare dans ce milieu : l’humilité.
Comme si, jusqu’à la fin, il avait vu son rôle non pas comme une carrière… mais comme un devoir.

Photo: IG – Guy Jutras et Matt Casavant
Une empreinte indélébile
Guy Jutras n’a pas seulement élevé les standards.
Il a élevé des hommes, des arbitres, des juges.
Il a même élevé a crédibilité même de la boxe canadienne.
Aujourd’hui, chaque officiel qui monte dans un ring au pays, consciemment ou non, marche dans ses traces.
Et ça, aucune carte de pointage ne pourra jamais le mesurer.