Les boxeurs cubains ont acquis une solide réputation en boxe olympique. Encore de nos jours, la boxe cubaine demeure un modèle à l’échelle internationale grâce à un style axé notamment sur la mobilité et la technique. Or, à première vue, ce ne sont pas là les qualités qui caractérisent le plus Osleys Iglesias.
D’ailleurs, je n’ai pas été très surpris que Wilkens Mathieu dise ne pas avoir été impressionné par la dernière prestation de Iglesias. Alors qu’il était invité à titre d’analyste, Wilkens a affirmé que le boxeur cubain avait montré dans ce combat contre Pavel Silyagin certaines limites qui n’étaient pas apparues jusqu’alors.
Par contre, notre jeune et brillant analyste a quand même nuancé son affirmation. Il a admis que l’adversaire, Pavel Silyagin, était du type à poser problème à n’importe quel boxeur élite. Du point de vue de Wilkens Mathieu, je crois néanmoins comprendre que c’est la qualité de faire des ajustements qui aurait été, chez Iglesias, l’élément crucial manquant dans ce combat.
Pour ma part, il me paraît assez évident que le style de boxe de celui que l’on surnomme «El Tornado» ne cadre pas tout à fait avec le style classique cubain. Voyons maintenant si je peux rejoindre l’opinion de Wilkens Mathieu. La question mérite réflexion.
Photo: IG – Osleys Iglesias vs Pavel Silyagin
Afin d’établir le point de départ de ma démarche d’analyse, je vais commencer par référer à l’excellent texte de Samuel Décarie-Drolet : Les quatre grandes écoles de boxe. Il y mentionne avec justesse que l’école cubaine favorise principalement chez ses boxeurs une variation constante du rythme et des cadences. Selon Samuel Décarie-Drolet, les boxeurs cubains vont généralement apprendre à maîtriser au plus haut niveau les angles et les feintes.
Ce portrait technique du boxeur cubain classique ne correspond pas exactement à Iglesias. Sans être un boxeur robotisé, ce dernier ne peut pas être qualifié de «slick». Mais il a bien d’autres qualités. J’y reviendrai. Pour l’instant, je me limite à affirmer que Iglesias ne possède pas cette sorte d’agilité, de fluidité que l’on attribue à l’école cubaine traditionnelle.
Pour vous en convaincre, je suggère que vous regardiez son combat contre un autre cubain, le champion olympique Arlen Lopez (un combat amateur que vous pouvez voir sur you tube). Les deux boxeurs sont de même calibre; mais la différence de style entre eux est énorme. Alors que Lopez utilise sa mobilité pour éviter les coups et varier le rythme, Iglesias adopte au contraire un style plutôt linéaire.
Par opposition à Lopez, Iglesias utilise très peu ses changements d’appuis et de transfert de poids pour créer des angles d’attaques et de défensives. Lorsqu’il s’immobilise, c’est très souvent sur son pied avant, ceci ayant pour effet de gêner la qualité de ses déplacements. Mais mon analyse ne doit pas s’arrêter ici!

Photo: Prensa Latina – Arlen Lopez
IGLESIAS EST UN BIEN MEILLEUR BOXEUR QU’IL NE LE PARAÎT TECHNIQUEMENT!
Aussi déterminants qu’ils puissent paraître par rapport à l’issue d’un combat, les facteurs techniques et stratégiques ne font pas foi de tout pour expliquer les performances d’un boxeur. Mon analyse ne doit pas omettre l’influence d’autres facteurs souvent ignorés : les impondérables.
Ce sont ces facteurs qui, très souvent, vont déjouer les calculs des analystes et des entraîneurs. Par définition, les impondérables réfèrent à ce qui ne se mesure pas. C’est là toute la difficulté.
Prenons l’exemple de la vitesse de réaction. C’est l’une des qualités majeures chez un boxeur. Elle se mesure jusqu’à un certain point. Ainsi, en tant qu’entraîneur, je peux prévoir que mon boxeur aura l’avantage sur tel ou tel adversaire en raison de sa rapidité d’exécution.
Mais certains facteurs impondérables peuvent venir contrecarrer mes prévisions. Il se peut que la vitesse de réaction (gestuelle) de mon boxeur diminue anormalement au fil des rounds dans un combat où la pression est plus intense qu’à l’accoutumée. Il se peut également que ce soit la réactivité (lecture et vitesse de réaction cognitive) qui se dégrade chez mon boxeur. Dans un tel cas, cela pourrait s’expliquer par son incapacité à résoudre un certain type d’adversaire dont le timing neutralise la moindre vitesse d’exécution.

Photo: Vincent Ethier – Vladimir Shishkin vs Osleys Iglesias
La force mentale, la pression constante, le calme, la résilience, la résistance à la fatigue physique et psychologique, etc… sont autant de facteurs en bonne partie impondérables; ceux-ci peuvent changer l’allure d’un combat. Mais comprenons-nous bien! Ce sont notamment dans les matchs serrés que les impondérables vont souvent s’imposer et surpasser les éléments techniques et stratégiques.
EST-CE QUE LA PRÉSENCE DE FACTEURS IMPONDÉRABLES POURRAIT EXPLIQUER LES SUCCÈS FULGURANTS DE IGLESIAS?
Dans son combat contre le russe, Pavel Silyagin, Iglesias n’a pas paru aussi bien que dans ses combats précédents. Sur cet aspect, je donne raison à Wilkens Mathieu. Je crois aussi que El Tornado a paru lent à s’adapter aux déplacements circulaires de son opposant.
Face à Silyagin, un boxeur élite cubain, tel que l’on se le représente, serait parvenu à couper le ring. Même si la pression constante n’est pas le lot habituel des pugilistes cubains, leurs jeux de jambes leur permettent de réduire l’espace et de piéger l’adversaire avec facilité lorsqu’ils décident de le faire.
Par ailleurs, Iglesias possède d’autres outils de travail que ceux de ses compatriotes. Son style est plutôt axé sur un travail de démolition. Ainsi, même s’il n’est pas parvenu à couper le ring face à Silyagin, Iglesias a su habilement se maintenir à bonne distance dans ce combat. Ce n’était qu’une question de temps avant que son adversaire n’abandonne.
Je crois que Iglesias appartient à ce type de boxeurs capables de briser ses adversaires. Ses attaques soutenues ainsi que sa façon de dicter la distance lui permettent de prendre le contrôle du ring. Or, Iglesias n’est pas le seul boxeur dont la technique aurait été mise en cause à un certain moment de sa carrière.

Photo: IG – Osleys Iglesias vs Pavel Silyagin
DAVID BENAVIDEZ, UN STYLE JUGÉ TROP BROUILLON!
Notamment en début de carrière, on a douté de la capacité de Benavidez d’atteindre les plus hauts niveaux en raison de ses lacunes techniques. Vous avez certainement observé qu’il a l’habitude d’avancer dans le ring en croisant les jambes. Puis lorsqu’il s’immobilise, c’est souvent en étant complètement de face (square) par rapport à l’adversaire.
Défensivement, la garde de Benavidez est statique. Il n’utilise aucune esquive de la tête, ni aucun déplacement du tronc, que ce soit latéral, en retrait ou circulaire. Par contre, ses détracteurs ont dû finir par admettre que celui qu’on surnomme «Le Monstre» compense ses lacunes techniques en défensive par une garde hermétique.
En outre, ajoutons que la capacité de Benavidez d’encaisser les coups lui permet de contre-attaquer efficacement. Et que dire de la vitesse de ses mains! Compte tenu de ses performances, il n’y a plus personne pour le discréditer!
Par ailleurs, loin de moi l’idée de comparer ici Benavidez à Iglesias. Mon objectif était plutôt de démontrer que les éléments techniques ne suffisent pas toujours à expliquer la performance d’un boxeur.

photo: NEWS10 ABC – David Benavidez vs David Morell
Malgré tout, je me considère comme un inconditionnel de la technique et de la stratégie. Par conséquent, advenant un combat entre Wilkens Mathieu et Osleys Iglesias, j’opterais pour celui qui me paraît le meilleur stratège et posséder la technique la plus pointue. Ainsi, je favoriserais Wilkens Mathieu dans la mesure où il aurait poursuivi son ascension sur le plan technique et tactique.
Vous avez certainement compris que mon choix résulte en grande partie d’une déformation professionnelle. En tant qu’entraîneur, ce sont les aspects techniques et stratégiques sur lesquels nous avons un certain contrôle. Par conséquent, ce sont ces facteurs que la plupart d’entre nous aimons voir triompher. Or, la réalité peut parfois nous jouer des tours. Hélas, il faut dans ces situations composer avec les impondérables!