Dans un combat de cette importance, tout est scruté. La technique, la stratégie, le sparring, le poids, l’expérience, la capacité à gérer la pression… mais derrière tout cela se trouve une autre pièce essentielle de la préparation : construire un corps capable d’exécuter ce qu’on lui demandera pendant douze rounds.
Lors des camps de Christian Mbilli, cette responsabilité appartient en grande partie à Philippe Gougeon, préparateur physique de Christian depuis maintenant sept combats.
À quelques semaines de son affrontement contre Canelo Alvarez, j’ai voulu discuter avec Philippe afin de vous expliquer ce qui se passe derrière les portes du gymnase : ce qu’on change pour un combat de cette ampleur, comment on mesure réellement la progression d’un athlète de niveau mondial et comment on s’assure qu’il arrive au combat au sommet de ses capacités… sans y arriver brûlé.
Photo: Virginie Assaly – Philippe Gougeon
Changer sans tout changer
On pourrait penser qu’affronter Canelo nécessite de complètement réinventer la préparation de Christian. Ce n’est pas vraiment le cas. « Honnêtement, il y a peu de différences comparativement aux derniers combats d’importance », explique Philippe.
L’objectif demeure sensiblement le même : développer un athlète fort, résilient et capable de soutenir de hauts intervalles de puissance pendant douze rounds.
Ce qui change avec les années, c’est plutôt la précision avec laquelle on peut individualiser le travail.
Philippe a une philosophie intéressante : à chaque camp, il introduit environ 10 à 15 % de nouveaux principes d’entraînement. Une façon d’expérimenter, d’évaluer et, éventuellement, de conserver ce qui apporte réellement quelque chose à l’athlète.
Après sept combats avec Christian, les données commencent à parler. « Je commence à avoir une bonne idée de ce qui fonctionne mieux et de ce qui fonctionne moins, surtout pour un athlète élite qui a 15 ans de boxe dans le corps. »
Et à ce niveau, ajouter davantage n’est pas nécessairement synonyme de progresser davantage. Pour Philippe, l’objectif est plutôt de sélectionner ses « valeurs sûres » afin de maximiser la performance tout en minimisant la fatigue et le risque de blessures. Et cette dernière partie est probablement aussi importante que la première.
Photo: Virginie Assaly – Christian Mbilli
Un corps qui avait besoin de repos
Il faut aussi comprendre d’où revient Christian. Le camp d’entrainement qu’il avait vécu en vue de son premier championnat du monde contre Maciej Sulecki avait été extrêmement exigeant. Quelques semaines plus tard seulement, il replongeait dans un autre camp avant de livrer une véritable guerre contre Lester Martinez.
À un certain moment, le meilleur entraînement possible devient simplement… le repos. Cette pause permet au corps d’absorber les derniers mois.
Après cette période de repos, lorsque Christian est revenu à Montréal pour entreprendre cette préparation, Philippe a constaté quelque chose d’important : il n’était pas déconditionné et ne traînait pas les douleurs que les années passées dans un gymnase finissent souvent par laisser.
À huit semaines du combat, son constat était déjà très encourageant : « Christian est déjà à 90 % de ses capacités physiques, frais et dispos. »
Le défi n’est donc pas de partir de zéro, mais bien de trouver les 10 % restants sans sacrifier la fraîcheur qui pourrait devenir extrêmement précieuse à l’approche du combat.
Photo: Virginie Assaly – Christian Mbilli
La préparation physique doit servir la boxe
Une question revient souvent lorsqu’on parle de préparation physique : doit-elle changer complètement selon l’adversaire et le plan de match?Oui… et non.
Certaines qualités peuvent être davantage sollicitées en fonction de ce que Marc Ramsay et l’équipe souhaitent accomplir. Mais les grandes exigences physiques d’un combat de championnat demeurent.
Philippe utilise une comparaison plutôt savoureuse pour l’expliquer : « Ajuster la préparation physique à une stratégie, c’est un peu comme cuisiner un bon pâté chinois pour plusieurs personnes avec des goûts différents; on peut changer de sorte de patates, ajuster la quantité de blé d’Inde, mais au final, il faut être capable de servir un bon pâté chinois qui répond aux standards. »
L’image fait sourire, mais le principe est important. Le préparateur physique ne prépare pas un sprinteur, un haltérophile ou un champion de tests physiques. Il prépare un boxeur et ultimement, le véritable test n’a pas lieu devant un chronomètre ou une barre chargée… Il a lieu dans le ring.
Les chiffres racontent une histoire. Le sparring, lui, raconte la vérité.
Philippe possède aujourd’hui plusieurs années de données sur Christian. Il compare ses résultats musculaires et cardiovasculaires avec ceux de ses camps précédents. Il surveille notamment la récupération cardiaque entre les intervalles, les vitesses, les charges utilisées, les puissances produites, les périodes de repos et le nombre de séries.
Photo: Virginie Assaly – Marc Ramsay et Christian Mbilli
Tout est mis en relation avec les meilleurs standards que Christian a atteints au cours des trois dernières années. Mais les chiffres ont leurs limites. « Un athlète qui s’améliore en préparation physique n’est pas nécessairement un athlète qui progresse au gymnase de boxe. »
Cette phrase est probablement l’une des plus importantes de notre discussion, parce qu’un préparateur physique peut obtenir des chiffres extraordinaires pendant ses séances et malgré tout nuire à la préparation si l’athlète arrive constamment vidé lorsqu’il doit boxer.
C’est pourquoi la communication entre Philippe, Christian, Marc et les autres membres de l’équipe devient essentielle.
Philippe aime assister aux sparrings et tente de toujours y être présent. Son passé d’entraîneur de boxe amateur auprès de Rénald Boisvert et Vincent Auclair lui donne ici un regard supplémentaire. « Le plus important est définitivement d’assister aux sparrings de l’athlète, car c’est ce qui ressemble le plus à la prestation le soir du combat. »
Un sparring permet de voir ce qu’aucun tableau Excel ne peut complètement montrer.
Est-ce que les jambes répondent?
Est-ce que Christian conserve son explosivité?
Est-ce que sa récupération entre les rounds est bonne?
Est-ce qu’il demeure lucide lorsque le rythme augmente?
Et surtout : est-il meilleur cette semaine qu’il ne l’était la semaine précédente?
Photo: Virginie Assaly – Christian Mbilli
Les fameux « carbs »
Philippe possède également un baccalauréat en nutrition, et lorsqu’on lui demande quel aspect alimentaire devient particulièrement important pendant un camp de cette intensité, sa réponse arrive rapidement : les glucides.
Christian peut s’entraîner deux fois dans une même journée. Il faut donc être capable de récupérer suffisamment après la séance du matin pour produire encore un entraînement de qualité quelques heures plus tard. « Les glucides ont malheureusement encore mauvaise réputation malgré eux, mais chez un athlète, ils sont de précieux alliés pour pouvoir avoir un plus gros output et une meilleure récupération post-entraînement.»
L’alimentation pendant un camp n’est donc pas simplement une question de « manger propre » ou de perdre du poids. Elle doit permettre de performer, récupérer et recommencer et parallèlement à cela, le poids doit descendre progressivement vers une cible déterminée avant le départ pour l’Arabie saoudite.
L’objectif est simple : éviter qu’une coupe de poids trop importante dans les derniers jours vienne gâcher des semaines de préparation.
Il reste ensuite un dernier défi : la récupération après la pesée.
Combattre à Riyad signifie évoluer loin de ses habitudes et de son environnement alimentaire. Philippe prévoit donc déterminer avec Christian et Marc ce qui devra être apporté sur place afin de contrôler le plus possible cette étape cruciale. Encore une fois, le principe est le même : éliminer le maximum de variables.
Photo: Virginie Assaly – Christian Mbilli
Le matin du combat
J’ai finalement posé une question beaucoup moins scientifique à Philippe : Si tout se déroule exactement comme prévu, comment veut-il que Christian se sente lorsqu’il ouvrira les yeux le matin du combat?
Sa réponse résume probablement toute sa philosophie.
« Je veux que Christian se sente comme Marvin Hagler avant son affrontement contre Thomas Hearns : que rien ne puisse l’intimider ou le surprendre le soir du combat, car il sera en pleine possession de ses moyens. »
Pas simplement fort. Pas simplement rapide. Pas simplement bien conditionné. Prêt!
Prêt physiquement à exécuter ce qu’on lui demandera du premier au douzième round. Prêt sans blessure qui l’empêcherait d’utiliser les armes travaillées pendant le camp. Et surtout, avec la conviction que tout ce qui pouvait être fait pour préparer son corps aura été fait.
C’est probablement là que se trouve le véritable défi d’une préparation physique de niveau mondial.
On peut toujours en faire plus. Ajouter une série. Ajouter un intervalle. Ajouter une séance. Mais le but n’est pas de gagner le camp d’entraînement. Le but est que le 31 octobre prochain, Christian Mbilli soit à son meilleur lorsqu’il montera dans le ring face à Canelo.





